A la Croisée de l'Anjou, de la Touraine et du Poitou

Savoir lire
vers 1890 dans une famille paysanne
par Liger Le Grimaud

Casimir avait dix ans, cela faisait déjà deux ans qu'il allait à l'école, … quand les travaux des champs le permettaient. L'école, il aimait bien. Il apprenait à lire. Jusqu'à ce jour, il n'en avait pas bien compris l'utilité.

Mais, ce soir là, dès son retour à la maison, Gaston, son père, avait sorti un papier de sa poche. Il en avait parlé avec sa femme. Cela arrivait de temps en temps. Les enfants avaient bien compris qu'il devait s'agir de choses importantes. Ils avaient toujours pensé que ça ne les concernait pas et ils s'en désintéressaient. Ils s'appliquaient seulement à ne pas troubler la conversation de leurs parents. Gaston avait un problème. Il était allé comme de coutume au village. Il y avait rencontré Monsieur le Curé et lui avait demandé de lui lire son papier. C'était des petits services que le curé avait l'habitude de rendre aux paysans qui ne savaient pas lire. Monsieur le Comte qui était aussi Monsieur le Maire et Monsieur l'Instituteur en faisaient tout autant. C'était toujours une épreuve pour Gaston. Il n'avait jamais osé demander à Monsieur l'Instituteur, à celui qui apprenait aux autres on ne pouvait pas avouer son ignorance. Pourquoi fallait-il qu'un tiers apprenne en même temps que lui ce qui lui était destiné ? Il se demandait toujours si on lui avait bien tout lu, ne lui avait-on rien caché ? Quand le mari de Germaine avait été très gravement blessé à la guerre, on ne lui avait pas tout lu sur l'état de la blessure. Par contre quand l'avis de décès, bordé de noir, était arrivé, on n'avait alors rien pu lui cacher. Aujourd'hui, Gaston avait de la peine à tout se rappeler. Pendant qu'il revenait au hameau, il avait beau ressasser dans sa tête ce qu'il avait entendu, une fois chez lui, il y avait toujours des détails qui lui manquaient. Et, il n'avait jamais osé demander une relecture. Pourtant aujourd'hui, il était sûr d'avoir oublié des points importants. Il avait beau faire, essayer de classer par ordre ce qu'on lui avait dit ; il manquait quelque chose, mais quoi ? Allait-il falloir faire une nouvelle démarche ? Il ne pouvait redemander au même. Ça ferait trop bête. Auprès de Monsieur le Comte, c'était difficile, c'est un homme très occupé. Le souper fut triste, les enfants sentaient leur père préoccupé. Ils avaient mangé en silence et se préparaient à aller au lit.

Casimir qui était l'aîné se couchait le dernier ; il soufflait la chandelle. Comme il s'apprêtait à le faire, il entendit sa mère : «Casimir, viens voir». La chambre des enfants communiquait avec la pièce principale qui servait de chambre aux parents et l'hiver on laissait la porte ouverte pour que les enfants profitent un peu de la chaleur. Surpris, il se rendit dans la grande pièce. Ses parents étaient assis au bout de la table du côté de la cheminée. Il s'approcha. «Tiens, assieds-toi» lui dit son père. Casimir en fut interdit ; jamais son père ne lui avait demandé de s'asseoir pour lui parler en particulier quand il s'agissait de le réprimander. Il s'assit.« T'apprends à lire à l'école… ». Il s'apprêtait à dire que oui, qu'il faisait de son mieux, que l'instituteur ne semblait pas mécontent malgré quelques absences dues au travaux des champs. Mais, il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche. « Tu vois, lui dit Gaston, j'ai un papier ; peux-tu le lire ?» . Il prit le papier que son père lui tendait. Il regarda attentivement la première ligne. Il crut que son cerveau s'était tout-à-coup vidé, il ne reconnaissait rien. Il fit un effort pour ne pas montrer son désarroi. Puis, il ne sait pas comment les lettres qui lui étaient parues incompréhensibles s'assemblèrent. Elles firent un mot. Mais oui, un nom qu'il connaissait : « Loudun… ». Loudun, il connaissait, c'est la ville à onze kilomètres, le marché s'y tient le mardi, il y était déjà allé avec son père.

Maintenant, il était passé aux mots suivants : la date, puis un mot tout seul sur une ligne : « Monsieur, … ». Il avait de la peine à déchiffrer cette écriture qu'il ne connaissait pas. De proche en proche, les lettres s'ordonnaient, il reconnaissait des mots. Des fois, les sons n'arrivaient pas à constituer des mots. Il s'arrêtait, cherchait. Alors son père lui avait dit : « C'est bon continue ». En effet, lui, il les avait compris. C'étaient bien ceux que lui avait lus Monsieur le Curé. Il n'y avait pas de doute. La mère ne disait rien, elle suivait les pupilles de l'enfant. Elle essayait de percer le mystère qui se déroulait devant elle. Elle ressentait toute la difficulté rencontrée par l'enfant pour donner vie à ces signes filiformes qui parcouraient la feuille. Elle savait que Casimir allait à l'école pour apprendre à lire, mais ce qui se passait là, devant elle, était une révélation. Bien que ce soit elle qui eut l'idée d'appeler Casimir, elle n'avait pas imaginé que cela arriverait ce jour et si soudainement. Elle n'avait pas eu le temps de se préparer. Elle sentit monter en elle comme une fierté. Elle essaya de retenir des larmes, mais elle ne put. Comme personne ne l'avait remarqué, elle fit semblant d'avoir besoin de ranimer le feu dans la cheminée. Gaston, lui ne pensait qu'au sens des mots, des phrases. L'enfant lisait lentement, cela lui facilitait la tâche. Il avait le temps de se les répéter. Le détail qui lui manquait apparut tout à coup. Ça y est, il était sauvé ! Mais il laissa continuer l'enfant. Il avait tout retrouvé. Pendant que l'enfant continuait à lire, il se mit à penser que maintenant, il n'aurait plus à aller chez les autres. Il venait d'acquérir l'autonomie. On pourrait lui écrire n'importe quoi dans les lettres qui lui seraient dorénavant destinées, il n'aurait pas à en partager le secret avec des étrangers. C'était l'émancipation. « C'est fini. » dit Casimir quand il fut arrivé à la fin de la lettre. Cela interrompit la rêverie du père, il se leva, il mit sa main sur l'épaule de Casimir, il avait retrouvé, sans le savoir, le geste ancien des chevaliers lors des cérémonies d'adoubement. La mère regardait la scène sans rien dire.

Casimir venait de rentrer dans le monde des grands. Ses frères et sœurs qui l'avaient entendu lire s'étaient relevés. Ils regardaient la scène de la porte sans le moindre bruit. Ils étaient restés bouches bées. Ils avaient entendu des personnes lire mais c'étaient des grands, des Messieurs. Mais Casimir… !, à la maison, ils n'y avaient pas pensé, pas imaginé que ce fût possible. C'était donc cela apprendre à lire ? Marie qui n'avait encore que cinq ans avait déjà décidé que demain elle irait à l'école, et qu'elle apprendrait, quand elle sera grande, à lire aux enfants.

Nul ne sait combien de temps aurait pu durer cette scène si le plus jeune ne s'était pas pris les pieds dans la chemise de nuit trop grande, héritée d'une des ses sœurs. Le père et la mère se retournèrent brusquement surpris d'être épiés. Les enfants détalèrent croyant pouvoir passer inaperçus. L'un d'eux souffla la chandelle au passage bien que jusqu'alors ce fut le travail de Casimir, l'aîné. Mais leur fuite ne trompa pas les parents qui échangèrent un regard. Le père se leva. Son ombre apparut dans l'embrasure de la porte. Personne n'osait remuer. « Vous pouvez vous relever » dit Gaston. « Votre mère va faire cuire des châtaignes et on va tous se régaler ! » Alors, les chuchotements et les rires firent place au silence cérémonieux qui s'était installé. Ce fut la fête, intime mais intense.

Apartir de ce jour rien ne fut tout à fait comme avant à la maison. Gaston se débrouilla pour ne pas faire manquer l'école à ses enfants. Bien sûr, il n'alla plus trouver les Messieurs du village pour se faire lire ses lettres. Il se surprit même à traverser la place du village et aller au devant de Monsieur l'Instituteur pour lui serrer la main, alors que celui-ci ne l'avait pas encore aperçu.

Un jour qu'il était allé au marché à Loudun, il se rendit au bureau de tabac comme à l'habitude. « Alors Gaston, ta bouffarde est en manque ?»
« Ouais, mais tu mettras La Dépêche en plus ! »
« T'as acheté des lunettes qui savent lire ou c'est pour allumer ton haut-fourneau ? Fais attention à tes moustaches, ces machins là, faut savoir s'en servir ? » lui rétorqua le buraliste.
« T'occupe, y a pas que chez toi qu'on sait lire, mon gros !»
Le bagout du buraliste fut arrêté net par cette réponse qu'il n'attendait pas. Gaston ne savait pas ce qu'on pouvait bien trouver dans un journal. Il faut croire qu'il y trouva un intérêt. Car tous les mardis, lors du marché, il achetait le journal. Le buraliste toujours intrigué n'osait plus faire de plaisanteries douteuses. Au début, lire les petits caractères, des mots inconnus fut difficile pour Casimir, mais il ne pouvait pas décevoir son père. Bientôt, il n'éprouva plus aucune difficulté. Jusqu'cette époque, Gaston qui ne faisait qu'écouter  les discussions au café put y prendre part. Il s'aperçut qu'il possédait une partie, toute petite certes du savoir des Messieurs qui vivaient au village. Il comprit même qu'ils présentaient les choses dans le sens qui les arrangeaient. Et aujourd'hui, lorsqu'il ne fait qu'écouter, il compare. Rentré à la maison, il demande quelques fois à Casimir de lui relire des passages pour être sûr d'avoir bien compris. De plus en plus souvent, d'autres paysans viennent lui demander conseil. Ainsi, insensiblement, Gaston avait mis le pied dans un autre monde. Le fils de Casimir devint professeur de Lettres.

Au pays de la Révolution, de la Déclaration, des droits de l'Homme, au pays de la Liberté, de l'Égalité et de la Fraternité qui empêchait les paysans de postuler au titre de Monsieur ? Quelle différence existait entre les paysans et les autres ? Monsieur le Comte était noble. Monsieur le Curé jouait sur deux tableaux ; il était du Clergé et portait un nom à particule. Monsieur l'Instituteur n'était rien de cela. On disait même qu'il votait comme les ouvriers. Et pourtant, on l'appelait Monsieur. Où était la différence ?

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